Rencontre : Opal Tometi, cofondatrice de #BlackLivesMatter

Elle est la voix d’une révolte, la voix d’une communauté. Accompagnée d’Alicia Garza et Patrisse Cullors, Opal Tometi est la femme à l’origine du mouvement Black Lives Matter (les vies noires comptent). Avec 173 noirs américains tués en 2016 par la police, #BLM est le fruit d’une souffrance sociale profonde. Ce qui n’était qu’un hashtag il y a deux ans prend aujourd’hui une importance grandissante dans le débat public américain. Rencontre avec la femme derrière l’un des mouvements sociaux les plus significatifs de notre époque.

Comment a commencé le mouvement Black Lives Matter (BLM) ?

BLM a commencé essentiellement après la mort de Trayvon Martin et l’acquittement de son meurtrier, Josh Zimmerman. La communauté était furieuse et blessée, non seulement de voir le meurtrier d’un étudiant s’en sortir mais surtout que le monde entier en soit témoin. Après que le verdict ait été prononcé, de nombreuses personnes ont rapidement réagi en postant sur les réseaux sociaux. Une de ces personnes étant Alicia Garza, co-fondatrice de BLM, elle a posté un statut Facebook qui était en quelque sorte une lettre d’amour à notre communauté « Black people. I love you. I love us. Our lives matter, Black Lives Matter ». Puis Patrisse Cullors, une personne que je ne connaissais pas à l’époque a commenté en dessous #BlackLivesMatter.

Qu’est ce qui a conduit à la création de ce mouvement ?

J’ai vu cela un jour ou deux après que cela ait été posté, j’étais en train de faire mon deuil en synergie avec ma communauté, nous protestions notre colère et notre tristesse dans les rues de New York. J’ai ensuite pris contact avec Alicia en lui expliquant que j’aimais énormément l’idée de ce hashtag et qu’on devrait en faire une plateforme de promotion de l’antiracisme noir. Elle ne devait pas seulement servir à l’occasion de crimes et de meurtres à l’encontre des populations noires, mais devait permettre de se faire le relai de nombreux autres problèmes qui impactent nos vies et nos communautés au quotidien. Alicia a tout de suite été d’accord et je me suis immédiatement mise au travail. J’ai choisi les couleurs (jaune et noir), j’ai utilisé Tumblr pour créer un site web, j’ai également créé nos chaines et pages sur les réseaux sociaux et j’ai commencé à networker. J’ai toujours aimé organiser, à l’époque je venais d’être nommée codirectrice de la BAJI (Black Alliance for Just Immigration), la seule organisation nationale pour les droits à l’immigration et à la justice raciale des afro descendants. J’avais donc pas mal de contacts que j’ai utilisés pour rendre notre hashtag « viral », Alicia et Patrisse ont fait de même avec leurs réseaux, ça a été le commencement. Après cela, malheureusement, on a su que BLM allait beaucoup servir, notamment lors de la mort de Michael Brown, tué par Derren Wilson à Ferguson. Il était désarmé, c’était scandaleux et notre communauté a réellement été en deuil. En tant que témoins de ces actes, que protestantes, que membres de cette communauté attaquée, nous avons décidé de mobiliser les gens afin de nous rendre ensemble à Ferguson et de manifester. Darnell Moore et Patisse Collors ont créé ce qu’on a appelé « la BLMFreedom Ride » : 500 personnes noires se sont mobilisées, j’y étais bien évidemment avec certains de mes collègues de BAJI. BLM était devenu comme une « marque », un terme ombrelle que l’on utilisait pour définir toutes nos actions. Après s’être réunis à Ferguson, les gens ont décidé qu’ils ne voulaient plus simplement être connectés virtuellement, ils savaient que Ferguson était le début d’une longue lutte.

Trois femmes sont derrière #BLM, pensez-vous que les femmes tiennent un rôle phare dans ce genre de mouvement ?

Nous sommes trois femmes, mais nous sommes surtout trois personnes ayant travaillé dans les mouvements sociaux pendant plus de 10 ans chacune. Nous avons donc eu l’occasion de réfléchir largement sur les différents problèmes qui traversent notre société. Il faut savoir que les femmes noires ont toujours été leaders dans l’acquisition des droits sociaux.

Quelle est la principale incompréhension de certaines personnes qui répondent au mouvement BLM par le slogan « All lives matter » (*toutes les vies comptent) ?

De base, nous sommes tous d’accord que toutes les vies comptent, mais en réalité, ce n’est pas le cas, nous nous devions donc de créer une plateforme qui saurait rendre visible les combats des noirs américains. L’anti racisme noir est important, pas uniquement aux USA mais partout. Nous habitons certes dans une époque « post-raciale », nous avons certes eu un président noir et des personnalités incroyables comme Oprah etc. Mais les noirs souffrent toujours aux USA. Cela est dû à la pauvreté, au chômage, aux disparités liés à l’accès aux soins ou à l’éducation. Il ne faut pas comprendre Black Lives Matter en contradiction avec All Life Matter, nous n’attaquons personne, nous cherchons juste à nous défendre. Les gens qui pensent comme ça sont tristes et immatures…

Quel rôle ont joué les réseaux sociaux dans l’évolution du mouvement ?

Les réseaux sociaux sont importants pour nous connecter mais nous savons que les personnes qui prennent part aux mouvements sociaux, peu importe l’époque, ont toujours trouvé des moyens de se connecter. L’esprit humain est fort, nous sommes toujours en communication. Avec BLM, nous avons simplement utilisé les moyens de notre époque, il n’y a rien de spécial. Ce qui est important, c’est que nous écrivons le récit selon nos termes contrairement aux médias traditionnels.

Les derniers mois ont été complexes, quels seront vos prochaines actions ?

L’élection de Donald Trump nous prouve que nous faisons un bon travail au sein de BLM. Nos contradicteurs sont énervés car nous avons refusé le statu quo, ils s’organisent donc pour stopper le progrès. Malheureusement, c’est quelque chose de redondant dans l’histoire des USA, à chaque fois qu’il y a du progrès, il y a un contrecoup de la part de l’opposition. Cependant, je crois que nous serons victorieux, que nos communautés deviendront plus organisées que jamais, nous allons tenir bon et nous défendre les uns les autres. Nous ne laisserons pas les crimes et les attaques continuer, nous ne pouvons pas laisser Trump déporter les membres de notre communauté, laisser ses idées sur les musulmans, les femmes triompher. Nous ne retournerons pas à ces temps sombres, nous refuserons. Et je crois que nous réussirons.

© #NhaMag

 

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